Le « Decauville » de la Carrière Sarazin

Selon la définition du Robert, Decauville désigne à la fois le nom de l’inventeur et son invention, le chemin de fer à voie étroite.

Les origines de la voie Decauville et le développement de la voie étroite au service de l’industrie.

A l’origine de la voie étroite industrielle, on trouve les transports culturaux à petite distance qui utilisaient des voies en bois dont les longrines étaient garnies de bandes de fer plat ou de cornières métalliques.

Tout allait changer avec l’entrée en scène de Paul Decauville. Au milieu du XIXè siècle, une partie de la famille Decauville cultive la betterave sucrière à proximité de Paris, sur plusieurs centaines d’hectares. Et l’exploitation agricole se trouve confrontée au problème du transport des betteraves récoltées, lorsque les champs sont détrempés par les pluies.
Les betteraves sont transportées dans des tombereaux aux roues en bois cerclées de métal, qui s’enfoncent facilement dans la terre humide. Malgré les efforts de 3 ou 4 chevaux il faut, lorsque l’attelage est bien enlisé, décharger le contenu du tombereau, le dégager de ses ornières, le recharger et recommencer la même manœuvre autant de fois que nécessaire.

C’est à l’automne 1875, pour transporter à la raffinerie quelques 9000 tonnes de betteraves, que Paul Decauville décide d’utiliser un chemin de fer portatif en s’inspirant des systèmes qui existent déjà. Les ateliers de construction Decauville réussissent à fabriquer une voie qui allie solidité et légèreté, qui sont les 2 caractéristiques indispensables du chemin de fer portatif. En effet, il doit être facile à poser et à démonter, robuste mais suffisamment léger pour être déplacé facilement là où on en a besoin.
La production est ainsi sauvée et l’entreprise familiale adopte ensuite pour son usage particulier ce chemin de fer portatif qu’elle ne cesse de perfectionner. C’est ainsi que les wagonnets à benne basculante, qui avaient remplacé avantageusement brouettes et tombereaux sont aussi utilisés pour le transport du personnel en fixant des banquettes sur la plateforme débarrassée de sa benne.

Plus tard, à l’occasion de l’Exposition Universelle de Paris en 1878, le matériel Decauville assure le transport de plusieurs dizaines de milliers de visiteurs et donne entière satisfaction. C’est une formidable publicité que les catalogues Decauville ne manquent pas de mentionner, tout en publiant les lettres de satisfaction des clients, que ce soit des administrations, des entrepreneurs privés ou des régiments militaires.

Le nom de « Decauville » entre dans la légende

La maison Decauville fabrique aussi bien de la voie étroite que du matériel roulant, locomotives, wagons et wagonnets pour scieries et les sucreries, pour les mines et les carrières (la famille Decauville exploite des carrières de pierre meulière), pour le transport des passagers dans les stations balnéaires, etc.

Dans les mines, les berlines (wagonnets avec une caisse fixe) sont indispensables pour le transport du minerai depuis le front de taille jusqu’au carreau. On les retrouve donc dans l’iconographie minière comme sur ses deux actions.

Voie étroite et wagonnet sur une action au porteur de 1924

Mineur assis sur une berline. 1930

Durant la Grande Guerre, l’usine de Corbeil fabrique des chars et des obus, et la voie étroite devient indispensable au ravitaillement du front rendu impossible aux camions sur les routes défoncées. Le chemin de fer portatif offre l’avantage de pouvoir être remis en état plus rapidement et d’être déplacé facilement au gré de l’avancement du front.
En 1917, alors que le Général Pershing s’exclame « Lafayette, nous voilà ! », les Américains, tout comme les Britanniques auparavant, apportent leur propre matériel roulant.
En 1918, le trafic se développe sur 2050 kilomètres de voies, on transporte 19.000 tonnes de matériel par jour grâce à 500 locomotives, 155 locotracteurs et 4276 wagonnets.

L’après-guerre

Dans une période où il faut tout reconstruire, de nombreux entrepreneurs récupèrent du matériel pour en équiper leur usine, leur scierie, leur mine ou leur carrière. Les ferrailleurs font fortune dans la récupération des métaux de toutes origines.
Quelques décennies plus tard, ce sont les mines qui, cessant leurs activités, fourniront à leur tour quantité de matériel à certains exploitants de carrières.

Une voie étroite a Eméville

Rappelons tout d’abord que toute voie étroite n’est pas nécessairement un Decauville.
En 1913, la maison Civet Pommier, exploitant la carrière du chemin de Vez à Eméville, décide d’installer une descenderie pour aller charger les blocs sur des wagonnets dans la carrière, à proximité immédiate du front de taille. A l’origine, les pierres étaient sorties de la carrière par un puits. Un gain de temps et de productivité considérable est ainsi réalisé, car les opérations de bardage monopolisent des moyens humains et mécaniques importants. Devenu obsolète, le treuil à manège est abandonné.

La voie métrique qui sort de la carrière est raccordée au réseau qui dessert aussi la carrière de la Bouloye à la limite des communes d’Eméville et Bonneuil-en-Valois.
Le « tacot », dont certains émévillois se souviennent, était très vraisemblablement un locotracteur au benzol de marque Pétolat, un fabriquant de Dijon.

Les blocs étaient transportés en convoi de plusieurs wagonnets jusqu’au dépôt de pierre de la gare d’Eméville, où ils étaient stockés en attente d’être chargés sur le chemin de fer qui les emmenait jusqu’à leur destination d’utilisation, plus lointaine.

Le cas de la Carriere Sarazin

La carrière Sarazin est dotée de 145 mètres de voie en 60cm de large, en trois tronçons, avec 2 plaques tournantes et un wagonnet. Le bloc à transporter était déplacé sur des roules jusqu’à un plan incliné à 5 degrés, le faux chopin, qui permettait de le faire ensuite glisser sur le lorry.

Cette voie servait à amener les blocs jusqu’au bas du puits d’extraction,sous le treuil. Les blocs transportés pesaient jusqu’à 5 tonnes ! Les plaques tournantes à galets sont du même modèle que certaines utilisées par le Génie dans la place forte de Verdun. Elles sont toujours opérationnelles.

Si le chassis du wagonnet est de marque Decauville ainsi que l’attestent les inscriptions sur les boîtes à huile, les essieux ont été fabriqués aux Etats-Unis. Les roues, sous une épaisse couche de graisse et de poussière de pierre, portent la mention « BUFFALO CAR WHEEL CO NEW YORK ».

 

Cette compagnie américaine fabriquait en effet du matériel roulant au début du XXe siècle et les roues proviennent sans doute des surplus de l’équipement américain apporté en 1917 et revendu après guerre.

Voilà comment, après une traversée de l’Atlantique en cargo et un possible baptême du feu sur la ligne de front, ce matériel se trouve encore aujourd’hui à Eméville, où nous espérons qu’il nous aidera un jour à transporter à nouveau des blocs de pierre dans le cadre d’une reconstitution du travail des carriers.

 
(c) Textes et photos François CHAUT, Françoise LIDONNE

Bibliographie

  • Le bouclier abandonné : La place de verdun de 1874 à 1918. Collection Connaissance de la Meuse, CDM 2002.
  • Decauville, ce nom qui fît le tour du monde. Roger Bailly. Amatteis, 1999.
  • Catalogue Pétolat, 1922.
  • Catalogue Decauville, 1897
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6 Réponses to “Le « Decauville » de la Carrière Sarazin”

  1. Bonjour à tous ,
    Et bien encore un superbe article , normal vous etes une équipe formidable ! j ai toujours en mémoire la visite de cette superbe carrière en lien avec Claude,un endroit protégé des destructeurs, un endroit ou l’àme des carriers est intacte..
    Merci à vous tous pour votre travail de protection et de partage..
    à bientot
    L’Ancien Champignonniste 😉
    Manu

  2. Salut François,

    Excellent article!!
    J’ai également hate de voir un bloc rouler sur les voies de nouveau.

  3. […] Lorry pour voie étroite de 60cm type Decauville. Un modèle assez similaire au lorry américain de la BUFFALO CAR WHEEL CO présent dans la Carrière Sarazin. […]

  4. […] ou bien à la taille de la pierre mais aussi des équipements plus lourds, tel le wagonnet Decauville , le treuil à câble, que nous avons évoqué dans de précédents articles ou bien le Cric de […]

  5. […] Pour en apprendre un peu plus sur les origines de ce patrimoine bien à l’abri sous le Treuil d’Eméville, vous pouvez consulter notre article sur Le Decauville de la Carrière Sarazin. […]

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